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Vipassana, une technique de méditation

Etymologiquement, Vipassana, un terme pali , signifie voir en profondeur. Dans les traductions, Vipassana est souvent rendu par vision profonde, vue pénétrante, vision intuitive. Le maître Thich Nhat Hanh, le traduit par " regard profond ". Vipassana est une manière d'appréhender la réalité qui permet de voir derrière le voile des apparences, de découvrir ce qui est caché à l'expérience ordinaire. Voir a donc ici un sens bien particulier, car il ne s'agit pas de vision physique mais plutôt de porter un regard intérieur sur les choses, de voir au-delà des apparences. Ce regard intérieur n'est pas spontané; il se cultive. Les techniques de méditation sont les outils qui permettent de cultiver Vipassana.

Qu'est-ce qu'une technique de méditation ?

Dans le bouddhisme c'est un ensemble d'instructions et de méthodes conçues pour obtenir la compréhension de la vraie nature des choses, ou - selon l'expression canonique - pour voir les choses telles qu'elles sont. Au cours de la pratique, un changement dans la perception du méditant se manifeste. Perception est à prendre au sens large : au fil du temps c'est l'ensemble des rapports que le méditant entretien avec les autres et son environnement qui se modifie. Mais Vipassana ne vise ni la transformation ni l'amélioration du méditant, car toute idée d'amélioration projette inévitablement le méditant dans le futur, et la découverte de la réalité ne peut avoir lieu que dans l'instant présent. Une transformation se produira inévitablement, mais elle n'est par recherchée pour elle-même.

Samatha et Vipassana


Les techniques de méditation bouddhique ont deux aspects : Samatha et Vipassana.


Samatha est la paix, le calme mental, la tranquillité, qualités qui sont cultivées pour rassembler le mental. Samatha est pratiqué sans perte de lucidité. La pratique aboutit à un état de pleine conscience éveillée et non à un état d'absorption ou de transe (samadhi), comme dans certaines écoles de yoga. Concrètement la pratique de Samatha consiste dans l'établissement de l'attention sur le corps, les sensations, les états mentaux et les dharmas (phénomènes). L'observation du va et vient du souffle (Anapanasati) est l'outil privilégié des méditants pour ancrer le pratiquant dans le présent, mais d'autres supports peuvent être utilisés comme l'attention aux sensations ou l'attention aux sons.

Vipassana est la composante de la méditation qui permet le surgissement de prajña, qu'on traduit, faute de mieux, par sagesse. Pour faire comprendre le rôle respectif de Samatha et Vipassana, le maître ceylanais, Bhante Gunaratana , utilise l'analogie de la loupe.

"Lorsque les rayons parallèles du soleil tombent sur une feuille de papier, ils ne feront rien de plus qu'élever sa température. Mais si la même quantité de lumière, concentrée au moyen d'une loupe, tombe en un seul point de la feuille de papier, celle-ci s'enflamme. La concentration (Samatha) joue le rôle de la loupe. Elle produit l'intensité nécessaire pour voir (Vipassana) dans les couches profondes du mental".

Vipassana est cette faculté qui choisit l'objet sur lequel la loupe va se focaliser et regarde à travers elle pour étudier ce dont il s'agit. C'est la connaissance obtenue grâce à Vipassana qui libère. L'art de méditer consiste donc à équilibrer ces deux aspects. Vipassana a tendance à déconcentrer l'esprit. Samatha sans Vipassana conduirait le méditant dans des états d'absorption ou d'extase (dhyânas). Ces états par eux-mêmes sont impuissants à libérer l'esprit de ses voiles et obstructions. A l'inverse, Vipassana sans Samatha est inefficace, car l'esprit manque de puissance pour percer à travers le voile des illusions. La plupart des systèmes de méditation non-bouddhistes, dans le yoga notamment, insistent sur la composante Samatha (recherche d'états de concentration ou samadhi).

Vipassana est l'apport spécifique du Bouddha aux systèmes de méditation de l'Inde. Ceci pourrait expliquer pourquoi, dans les pays d'Asie du Sud-est, on parle de méditation Vipassana quand, pour être précis, on devrait se référer à samatha / vipassana.

Samatha et Vipassana sont présents dans presque toutes les techniques de méditation des traditions bouddhiques. Mais chaque tradition les implémente à sa manière. Par exemple, dans le Zen coréen et le Rinzaï japonais, Samatha et Vipassana sont pratiqués en se concentrant sur un Koan. Dans une des écoles du Bouddhisme Tibétain, Vipassana surgit de la méditation analytique. Dans la forme la plus ancienne du bouddhisme, le Theravada, Vipassana consiste à découvrir la nature non-satisfaisante, changeante et dénuée d'essence des phénomènes. Ayant réalisé ces trois caractéristiques de l'existence, le pratiquant atteint le nirvana, l'extinction de toute soif et la libération de la douleur.

" Il y a, disciples, un Royaume sans terre, sans eau, sans feu, sans air.
Ce n'est pas l'espace infini, ni la pensée infinie, ni le néant, ni l'idée ou l'absence d'idée.
Ni ce monde, ni autre chose.
Je ne l'appelle ni une venue, ni un départ, ni une attitude fixe, ni la mort, ni la naissance.
C'est sans progrès, sans station,
C'est la fin de la douleur.
Pour qui se cramponne à quelque chose, la chute vient.
Mais à ce qui ne se cramponne pas, nulle chute n'arrive.
Où il n'est pas de chute, est le repos,
Et où est le repos, il n'est pas de désir aiguisé.
Là où il n'est pas de désir aiguisé, rien ne va, ni ne vient.
Et où rien ne va ni ne vient, il n'est ni mort, ni naissance.
Où il n'est ni mort, ni naissance, il n'y a pas non plus ni ce monde, ni cela, ni rien entre.
C'est la fin de la douleur.
Il y a, disciples, un non-devenu, non-né, non-créé, non-formé ;
S'il n'y avait pas ce non-devenu, non-né, non-créé, non-formé,
Il n'y aurait pas de sortie possible pour ce qui est devenu, né, créé, et formé ;
Mais puisqu'il y a un non-devenu non-né, non-créé, non-formé,
Ainsi p
eut s'échapper ce qui est devenu, né, créé, et formé."

Bouddha.

Le sens du terme Vipassana s'enrichit.


Vipassana, en tant que composante de la méditation, n'est qu'un aspect de la doctrine bouddhique - le contrepoids de Samatha. Il en est ainsi depuis le Vème siècle de notre ère . Or, au cours du XX è siècle, à ce sens premier viennent s'en ajouter d'autres ; le terme est employé dans un autre contexte. Progressivement, il sert à décrire la pratique de la méditation elle-même. Au lieu de parler de la pratique de la méditation bouddhique, on commence à parler de la pratique de Vipassana, comme si Vipassana englobait tous les aspects de la pratique bouddhique ! Plus tard encore on parlera des pratiquants Vipassana, pour finalement englober ceux qui pratiquent cette méthode dans un mouvement ou une école de méditation qu'on qualifiera également de Vipassana, le courant vipassana ou le mouvement vipassana. Il est intéressant de chercher à comprendre comment ce glissement s'est produit.

Bref retour historique.


Tout commence en Birmanie et au Sri Lanka à la fin du XIXe siècle. Ces deux pays vivent alors sous domination coloniale anglaise. Les membres des classes moyennes subissent l'influence du colonisateur dans les domaines des sciences, des technologies et de la religion. En raison de la supériorité, sur le plan économique et technologique, des Occidentaux, les missionnaires protestants sont convaincus de leur supériorité culturelle et religieuse. Ils déconsidèrent le bouddhisme qu'ils traitent de paganisme, rabaissant la foi bouddhique à des croyances superstitieuses et à un culte idolâtre (peut-être non sans raison !). D'un côté les classes moyennes sont séduites par le savoir-faire est les prouesses technologiques de l'Occident, de l'autre elles en supportent mal l'impérialisme politique, religieux et culturel. A partir de ce moment s'ouvre la voie pour l'élaboration d'un contre modèle.

Naissance de mouvements réformateurs modernes.


C'est ainsi que des mouvements nationalistes voient le jour, qui se concrétisent par la création de courants réformateurs modernes, ayant bien sûr des visées politiques, notamment celle d'obtenir l'indépendance, mais pas seulement. Une partie de ses adhérents cherche à trouver des bases bouddhiques, canoniques, sur lesquelles construire une société plus moderne. Des intellectuels, moines ou laïques, hommes et femmes, essaient de dégager ce qui pour eux constitue la base, l'essence même de l'enseignement du bouddha. Probablement influencés par le modernisme et le protestantisme occidental, ils cherchent à sortir des aspects purement religieux du culte bouddhique pour mettre en valeur ses aspects rationnels et, selon eux, scientifiques. Fait nouveau, les moines n'ont plus le leadership exclusif. Pour la première fois ils partagent leur rôle de détenteur du savoir avec des laïques.

Qu'est-ce que les pionniers de ce courant moderne mettent en lumière ?

Des textes classiques, ils "excavent" - entre autres - une façon de méditer qui met l'accent sur ce qu'on devrait appeler le "satipatthâna", c'est-à-dire "les quatre fondements de l'attention", mais qu'ils nomment, comme nous l'avons vu, Vipassana, un terme que le Bouddha n'aurait peut-être lui-même jamais employé. La pratique est décrite comme une technique, une méthode scientifique, conçue pour appréhender la vraie nature des choses. L'Occident a prouvé sa supériorité incontestable dans le domaine des choses extérieures ; l'ambition des propagateurs de vipassana va être de montrer que leur méthode est la méthode scientifique par excellence pour connaître et maîtriser les choses intérieures.
La pratique Vipassana se répand parmi les moines, mais aussi parmi les laïques, hommes et femmes. Beaucoup adhèrent à cette nouvelle interprétation de la pratique du bouddhisme, tant est si bien qu'on assiste véritablement à un renouveau bouddhique, renouveau qui va s'exporter hors des frontières, notamment en Thaïlande, puis dans les autres pays d'Asie du Sud-est, et aujourd'hui en Occident.

Les grandes figures du renouveau bouddhique


Il est difficile de mesurer aujourd'hui quelle a été l'ampleur de cette renaissance bouddhique. Ce qui est certain, c'est qu'un certain nombre de leaders se sont imposés en créant des lignées de pratique et d'enseignements qu'on retrouve (pour la plupart) en Occident aujourd'hui. Ces grandes figures ont pour nom Mahasi Sayadaw et U Ba Khin en Birmanie, Ajahn Chah et Ajahn Buddhadasa en Thaïlande. Tous ont aujourd'hui quitté notre monde mais ils ont laissé des disciples qui continuent leur travail aussi bien en Asie du Sud et du Sud-Est qu'en Occident.

"Aux sources du Vipassana " par Daniel Milles - Extrait d'un article de 2007

Transcription du 10 avril 2016 - Chantal Gorski

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